Bras ballant, yeux clos, bouche légèrement entrouverte, Keira se tenait debout, immobile, sur le toit de sa maison. Prenant une grande inspiration, elle fit un pas en avant. Un pas qui la rapprocha dangereusement du vide, un pas qui lui fit perdre un peu plus l'équilibre. Attrapant la bouteille de rhum qui se trouvait juste à ses pieds, elle avala une dernière gorgée... Elle fit un autre pas en avant. Tendant le bras, elle lâcha la bouteille en verre qui éclata au milieu de la court. Puis lentement, elle déploya ses ailes... Elle s'arrêta net en entendant une voix masculine murmurer à son oreille. Elle ne se retourna pas. Les yeux toujours clos, elle laissa choir ses bras le long de son corps, reprenant ainsi sa position initiale.
D'un mouvement maladroit, elle fit volte face pour voir son interlocuteur. Elle faillit trébucher, mais Mike la rattrapa de justesse., lui évitant ainsi une vilaine chute.
Un silence pesant s'installa aussitôt entre les deux protagonistes, un silence presque religieux.
Keira évita soigneusement le regard accusateur de son voisin, en admirant tranquillement les astres lumineux qui décoraient le ciel. Et lentement, un petit sourire se dessina au coin de ses lèvres, animant ainsi son visage d'une étrange lueur... De la joie? Mike était persuadé que non, et pourtant, elle semblait heureuse. Il soupira tristement; elle était une excellente actrice. Il ne put s'empêcher de repenser à cet après-midi dans le parc, où il l'avait trouvé ivre, à ce qu'elle avait dit ce jour là... « La vie est une gigantesque représentation théâtrale... »
L'adolescente, gênée par ce mutisme, finit par fixer intensément le jeune homme. La bouche légèrement entrouverte, il semblait qu'elle veuille dire quelque chose, s'expliquer, mais aucun son ne sortait de sa gorge... Sûrement parce qu'il lui était difficile de trouver un mensonge valable qui excuserait sa conduite... Sûrement parce qu'il était impossible d'expliquer ses actes... N'en pouvant plus, se fut Mike, lui-même, qui brisa ce silence.
« Pourquoi? »
Cette question raisonna en écho dans la tête de la jeune fille. Comment répondre à cela sans craindre de se trahir? Que répondre à cela sans dévoiler son secret? Elle baissa immédiatement les yeux, fixant ainsi la pointe de ses chaussures.
« De quoi tu parles? Je regardais juste...
- Les étoiles?! Les yeux fermés, et aussi près du bord?
-Et puis de toute manière qui t'a dit de venir... »
Calmement, il réitéra sa question, sans rien ajouter de plus et sans même s'expliquer. De toute manière comment aurait-il pu lui dire qu'il l'observait depuis le début? Comment aurait-il pu lui dire qu'il ne l'avait pas lâcher une seule fois des yeux... Lorsqu'elle avait grimper avec une échelle sur le toit, il l'avait accompagnée par la pensée. Lorsqu'elle s'était assise sur le point le plus haut de la maison, il l'avait accompagnée par la pensée. Lorsqu'elle avait bu sa première gorgée d'alcool... Non il n'avait pas pu la voir, il n'a pas voulu la voir se ruiner la santé. Comment lui dire qu'il avait eu si peur pour elle qu'il avait préféré la rejoindre? Comment lui dire? Comment lui dire qu'inexplicablement, il avait développé des sentiments pour l'envoûtante voisine d'à côté, plongée perpétuellement dans ses pensées.
« Pourquoi?!
-Pourquoi... Pourquoi vouloir se libérer de cette incessante solitude? Pourquoi vouloir se libérer de cette rage qui me bouffe intérieurement? »
Keira leva les yeux au ciel pour admirer une énième fois les étoiles qui brillaient de mille feux. Elle regarda une énième fois cette liberté tant convoité qui lui filait sous le nez...
« Je répondrais à ta question si je te disais que j'étais fatiguée? »
Elle se tourna alors vers Mike. Elle souriait, malgré tout. Talentueuse actrice, cette Keira. Talentueuse ou désespérée... Elle attendait une réponse de la part de son voisin, une réponse qu'il ne put lui offrir. Alors, elle reprit la parole.
« Si je t'avouais que j'en ai assez de faire semblant, ça répondrait à ta question? Si je déclarais être épuisée de sourire à des gens que je hais, si je déclarais être épuisée de rire aux même blagues stupides, ça répondrait à ta question? Si je disais être à bout de force, si je disais que le simple fait de respirer m'était insupportable, ça répondrait à ta question? Si je te disais que je hais cette vie, que je hais MA vie, ça répondrait à ta question? Dis moi Mike, dis moi... Est-ce que je répondrais à ta question? »
Elle fit un pas en sa direction, s'approchant un peu plus de lui, plongeant ainsi son regard dans celui du jeune homme. Ce dernier s'enfonça dans son mutisme. Il n'y avait qu'un mot qui raisonnait dans sa tête, toujours le même: Pourquoi? Pourquoi faire semblant? Pourquoi haïssait-elle cette vie que lui chérissait?
L'adolescente passa sa main dans ses cheveux pour replacer une mèche derrière son oreille. Elle fit ensuite volte face et descendit, un à un, les barreaux de l'échelle, pour retourner à l'intérieur de sa maison et se réfugier dans sa chambre.
Assise au bord de sa fenêtre, elle détailla son beau voisin qui, main dans les poches, tête baissée, se dirigeait jusque chez lui.
Marie attendait son frère dans le hall, assise sur la première marche d'escalier. Sans dire un mot, elle se leva et se jeta dans ses bras, pour se laisser aller aux larmes. Le jeune homme la serra un peu plus contre lui.
« Elle le fera.. Un jour, elle le fera réellement... murmura-t-elle.»
La jeune fille avait observé la scène du jardin. Elle avait eu si peur... Elle avait eu tellement peur de perdre celle qu'elle avait apprit à aimer comme sa s½ur. Mike essuya délicatement les larmes qui perlaient sur la joue de sa petite s½ur.
« On sera là pour l'en empêcher... On fera tout pour l'en empêcher...»
Était-ce une promesse? Non, c'était une certitude. Ils ne la lâcheront pas. Ils resteraient à ses côtés, quitte à se faire haïr d'elle, ils la sauveraient de sa perpétuelle tristesse, quitte à se faire détester d'elle. Ils l'en empêcheront, quoi qu'il arrive, ils l'en empêcheront.